par Frederika Van Ingen
Pour nos cultures qui vivent séparées de la Terre, en prendre soin se limite souvent à cesser de la polluer, la dépolluer, la protéger de nous, comprendre son fonctionnement pour rétablir les écosystèmes, parfois les entretenir.
Quelle forme cela prend-il chez les peuples racines qui se perçoivent en faire partie ?
Chacune de ces cultures a bien sûr ses propres façons de le faire, adaptées aux besoins des milieux où elles vivent. Cependant, ces façons nous ramènent toujours à l’idée que pour eux, « prendre soin », c’est précisément le cœur de leur fonction d’êtres humains. Le fonctionnement de leurs sociétés, leurs cultures, en découlent.
Voici quelques exemples que j’ai pu rencontrer, qui élargissent le regard sur cette notion de soin.
À la base de ces pratiques d’abord, il faut noter leur extrême connaissance des écosystèmes, à la mesure de la qualité des liens qu’ils cultivent avec eux. Ainsi, les Aborigènes d’Australie pratiquaient des brûlis préventifs. Ils savaient où et quand il était important de le faire, sans quoi le bush risquait de s’enflammer à la première foudre. C’était un soin, qui de surcroit régénèrait la biodiversité de la forêt. On sait aujourd’hui que beaucoup de cultures amazoniennes pratiquaient aussi le brûlis. Celui-ci créait notamment une terre noire et riche, la Terra preta, technique reprise aujourd’hui par la permaculture.
Chez les peuples nomades chasseurs-cueilleurs de cette même Amazonie, une pratique consistait*, tout au long des chemins qu’ils empruntaient, à resemer les graines des aliments qu’ils cueillaient et consommaient tout en marchant. Ainsi, non seulement ces plantes se renouvelaient, se répandaient, mais ainsi les voies de circulation étaient nourricières pour tous ceux qui les emprunteraient, et bien reconnaissables au milieu de la forêt dense…
Autre exemple, évoqué par Robin Wall Kimmerer, botaniste américaine d’origine potowatomi dans son magnifique livre « Tresser les herbes sacrées » : la « récolte honorable ». Ce sont des principes partagés par les cultures natives d’Amérique du Nord. Ils reposent sur la loi du don contre-don sur laquelle tout fonctionne dans la nature. Bien que traditonnellement non écrits, elle les résume ainsi :

- Présentez vous. Vous venez demander la vie, assumez-en la responsabilité.
- Demandez la permission avant de prendre. Respectez la réponse qui vous est adressée.
- Ne prenez jamais la première plante ni la dernière
- Ne prenez que ce dont vous avez besoin
- Ne prenez que ce qui vous est donné
- Ne prenez jamais plus de la moitié. Laissez en un peu pour les autres
- Récoltez de manière à minimiser les dégâts et dégradations
- Faites en usage avec respect. Ne gaspillez jamais ce que vous avez pris.
- Partagez
- Rendez grâce pour ce qui vous a été donné
- Soutenez ceux qui vous soutiennent et notre Terre durera toujours.
Dans le même état d’esprit, les Tsaatans, éleveurs de rennes de Mongolie, jusqu’au début du siècle dernier, avaient coutume de demander la permission avant de faire un trou dans la Terre pour ancrer leurs tipis. Il la remerciait de les accueillir par une offrande. Ne pas le faire, c’était comme vouloir, par négligence, la blesser.

Semi-nomades également, les Samis avaient des lieux sacrés sur les voies de migration de leurs troupeaux, souvent de grandes pierres qui marquent la toundra. Ils les retrouvaient chaque année sur leurs chemins de migration, et y réalisaient des cérémonies, déposant des offrandes.
Eirik Myrhaug, un noaidi (chamane sami), devant une pierre à offrande utilisée historiquement par les nomades samis…
Prendre soin de la Terre, c’était la remercier, lui demander la permission de l’arpenter, de bénéficier de ses bienfaits, pour soi et pour les rennes. Aujourd’hui, même s’il reste peu d’éleveurs nomades, indépendamment des migrations, les descendants de leurs noaïdis (leurs chamanes, longtemps interdits de pratiquer par l’église) reprennent ces pratiques auprès des pierres sacrées de leurs ancêtres. Pour réveiller, chez leurs contemporains, la conscience de que leur donne la Terre, la cultiver et la partager, comme l’ont fait des générations avant eux.
Dans la Sierra Nevada de Santa Marta de Colombie, les Kogis, en plus de cultiver leurs terres en s’inscrivant dans une connaissance très précise du calendrier de la nature (à travers les migrations d’oiseaux, les insectes, etc.) ont des points de connexion où ils méditent. Ils se connectent ainsi « en esprit » à « la Mère », force de vie qui traverse le vivant et organise ses équilibres, et dont la Terre est la manifestation. Ils pratiquent notamment des offrandes sur ces points qui rappellent les points d’acupuncture du corps humain, et aussi selon des lignes entre les montagnes et la mer qui les relient.
Robin Wall Kimmerer rappelle cette dimension essentielle, quand elle parle de la récolte honorable : « ces règles sont liées à la notion de responsabilité envers les mondes physique et métaphysique ».
C’est probablement la principale différence entre notre perception du prendre soin et celle des peuples racines : elle inclut toujours cette part métaphysique ou « invisible », que nos cultures négligent. Cette conscience de ce « plus grand », ce mystère dont nous faisons partie, au nom duquel le monde qui nous entoure, végétal, animal, et minéral compris, ne peut être réduit à l’état d’un objet à disposition. Un « plus grand » qui le rend vivant au même titre que les humains, et que ceux-ci doivent honorer par le sentiment de gratitude, garant des équilibres. Nous avons coutume de traduire par le mot « esprits » cet invisible et y projetons des croyances. Mais en réalité, cet invisible désigne aussi et d’abord nos états intérieurs, cette énergie en nous qui va, selon son orientation, honorer la Terre, s’y relier et en prendre soin ou à défaut, participer à la détruire.
Aussi, dans ces visions, parce que « nous sommes la Terre », nos pensées, nos émotions, nos intériorités, ont besoin aussi d’être soignés pour préserver les équilibres. C’est l’une des fonctions des offrandes, des rituels et des cérémonies collectives. Parce que prendre soin de l’individu, de ses déséquilibres intérieurs, de ses blessures, prendre soin de la part de terre que nous sommes, c’est participer à « prendre soin » de la Terre…
Frederika Van Ingen (auteure de Et si la Terre nous parlait, éd. Les Liens qui Libèrent) https://frederikavaningen.fr/
* je l’écris au passé car si cela existe encore, c’est essentiellement chez les peuples non contactés qui vivent sur des espaces de plus en plus réduit.













