Habiter (par) la Terre

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    par Geoffrey Crespel

    Une question qui met en mouvement 

    Je me souviens d’une discussion avec Margaux, une amie. C’était il y a 20 ans. Elle rentrait de vacances avec le sourire illuminant son visage qui semblait apaisé, reposé. Je lui demandais alors d’où elle venait. « De chez moi », me dit elle.

    Ses mots ont percuté mon âme et agité en moi une grande curiosité. « Margaux, c’est où chez toi ? Tu vis ici à Nantes. Alors c’est où ? »  « Chez moi c’est en Limousin, dans ma maison de famille »

    Dans ses mots s’invitaient plus qu’elle même. « Qu’est ce que tu ressens là bas ? Qu’est ce que ça veut dire être chez toi ? » Plus que les mots qu’elle a prononcé pour répondre à cette simple question en apparence, c’est la clarté et la douceur de sa voix, l’authenticité dans ses yeux et l’émotion jusqu’à moi qui m’ont permis de lire son cœur. Et de goûter un peu à ce mystère : C’est où chez moi ?

    Face maintenant à cette question que l’histoire de Margaux me renvoyait, je me sentais divisé, pas sûr de répondre juste. Comme si, sans ancrage familial serein et sans adhésion à l’histoire familiale blessée la réponse était impossible sinon en dissonance. Alors je ne répondis pas.

    Puisque je n’étais pas sûr de savoir où était chez moi, je convoquais l’image du voyageur nomade, celui dont le sac à dos est sa maison et le monde son jardin. Habiter la Terre avec cette empreinte me paraissait être une réponse qui adoucissait un manque. Était il possible de faire de chaque coin de la terre un chez moi ? Comment j’habitais aujourd’hui ? Comment j’habiterai la terre dans l’avenir? Question projective et sans réponse alors. Comme un mouvement d’intentionnalité vers la Terre qui ne trouve pas sa forme.

    Demander à la Terre

    Ne fallait il pas inverser le mouvement ?

    Demander à la Terre ?

    Et me nourrir de ce qui déjà et depuis longtemps probablement m’habitait ?

    Cette nouvelle perspective m’a nourri plus que je n’aurai espéré.

    Je revisitais l’histoire de la création. 

    • Les étoiles ancestrales qui s’entrechoquaient alors et par le feu des gaz et minéraux donnaient forme à l’univers. 
    • Le temps immensément long, incommensurable à nos corps d’humains, la danse perpétuelle d’un mouvement stellaire qui donnait vie et mort aux étoiles.
    • La Lune, fille de la Terre, qui suite à une collision veille encore les cycles.
    • Les poussières des étoiles primordiales qui sont la Terre, refroidies lentement. D’un côté le minéral émergé et sans vie, de l’autre les océans sans vie.
    • Je me rappelle, au plus profond de mon cœur, les premiers organismes unicellulaires qui ont fertilisé les eaux, donner l’oxygène à l’atmosphère.
    • Et la Lune encore, veilleuse des cycles et des mouvements subtils des océans. Les premières terres d’estran, les premiers dépôts de vie sur la Terre, l’émergence des possibles à venir.
    • Le végétal qui trouve son chemin par les estrans, s’accroche au minéral de la Terre, dans les moindres anfractuosités, se nourrit de peu, s’adapte, et par ces formidables capacités nourrit déjà un futur diversifié.
    • Et l’eau, qui par la grâce d’une atmosphère fertilisée trouve son chemin jusqu’au ciel pour se déposer et danser sur la Terre et nourrir en profondeur les sols. Le végétal a trouvé une alliée.
    • Dans les océans se formèrent les premiers squelettes, de formes géométriques qui rappellent la beauté des ciels. Le silicium prenait forme, et par le temps long de la sédimentation, donnerait bientôt des montagnes calcaires.
    • Les amphibiens, génies de l’adaptation par leur capacité d’habiter deux milieux, réunirent les mondes aquatiques et terrestres. 
    • Les premiers œufs déposés sur la Terre, encapsulant toute la vie passée pour préserver la vie à venir.
    • Et les utérus mammifères. 

    Comme vous toutes et tous, j’ai été baigné dans cette poche où toute l’histoire de la vie se rejoue.

    J’étais une cellule dans une eau salée, puis plusieurs et je me suis multiplié. La vie m’a offert un squelette et puis une queue amphibienne avant les jambes. Des ailes avant les bras. Dans cette poche utérine, qui transporte la vie partout sur la Terre, j’ai reçu tout le potentiel de la création. Les sels minéraux hérités de nos ancêtres étoiles qui nourrissent le liquide amniotique .

    J’ai été une éponge primitive, j’ai respiré par des branchies. J’étais poisson, amphibien, puis humain.

    Avant même d’habiter la Terre, c’est elle qui m’a habité, formé, façonné. C’est elle et ses potentialités qui ont pris soin de moi.

    En moi habite tout le génie de la vie. Tout le potentiel de la vie.  J’ai donc été habité avant d’arriver ici. Je le suis encore. Par les micro organismes qui irriguent la vie : microbes, bactéries, champignons.

    Et par un grand mystère qui relie mon âme au ciel.

    Voilà qu’après avoir souvent revisité cette longue histoire, avoir demandé à la rivière ses sagesses, m’être laissé pénétrer par la Terre et avoir remercié pour ses héritages, la question du « chez moi » s’est adoucie. Et pourtant la question demeurait. C’est où chez moi ?

    Une enfant comme enseignante

    Je me souviens de Lila, 4 années avant d’écrire ces lignes. Je me souviens d’elle en forêt, adossée à la tige d’une fougère aigle. Les yeux comme des soleils, la bouche comme la douceur de la lune. Elle brillait et souriait de toute la plénitude de la vie.

    Elle me demanda de m’approcher, comme savent faire les enfants, d’un geste silencieux de la main. Je me mis à 4 pattes, m’approchais doucement et là, à ses côtés, sous la fougère devenue immense, elle me dit avec une voix tout droit sortie de la clarté de son cœur : « Regarde ma cabane »

    D’une tige verticale et d’une simple frondaison de grandes feuilles découpées, sur un sol moelleux de feuilles et d’humus, elle habitait la forêt. 

    Une seule et unique fougère comme cabane. Toute la forêt comme jardin. A ses côtés, dans le silence de l’écoute de la forêt, je me sentais très ému.  Et guidé aussi. 

    Par Lila. Par la sagesse de son innocence. Par la beauté de vivre pleinement l’instant présent grâce à elle. Par la créativité toute simple et si profonde de faire d’une plante de prime abord insignifiante un habitat tout entier.

    Je la remerciais silencieusement avec toute la gratitude pour ce que je recevais à cet instant : c’était chez elle ici, alors ça pouvait être aussi chez moi !

    Je découvrais la puissance de me laisser inspirer par une enfant de 4 ans.

    Être couvé par la cabane

    Je transportais 1 année après ces sensations jusqu’en Écosse où j’allais vivre 5 jours et 5 nuits en forêt, avec peu d’artifices, avec comme compagnons 3 amis, mes habits, un couteau et une popote en métal.

    Je transportais ces sensations lors du premier jour, intense, excessivement pluvieux, et qui nécessitait que l’on fasse une cabane pour nous 4 centrée sur un feu qui nous permettrait de boire en sécurité. 

    Une cabane directement faite de la forêt : les arbres qui offrent la structure et le squelette ; la litière du sol qui offre la couverture ; les branches d’épicéa et les fougères qui offrent les lits. Pas de superflu, rien d’artificiel. Que des cadeaux.

    Après une journée de travail acharné, le feu était là, nous avions bu en quantité suffisante l’eau prélevée d’un fossé que le feu avait purifié et la cabane était debout.

    Nous allions dormir, au cœur de la forêt, au sec, alors que la pluie battait encore.

    Parmi le mycélium, les lichens et les mousses, tout le peuple des animaux du sol qui était maintenant au dessus de notre tête. 

    Baignés d’odeurs d’humus, odeurs de promesses de vie.

    Les prochains jours seraient destinés à nous nourrir de la Terre. Physiquement, émotionnellement, spirituellement.

    La cabane était le centre de notre vie depuis laquelle nous explorions les possibles.

    Nous cueillions des plantes, pêchions des coquillages et tentions d’abattre un faisan.

    J’avais le sentiment clair et doux d’habiter simplement la Terre. De me laisser guider par elle, d’accepter les difficultés auxquelles elle me confrontait. Mon corps était affaibli par le manque de nourriture mais j’étais enseigné par la frugalité. Elle m’a notamment montré tout le chemin que j’avais encore à parcourir, toutes les expériences dont mon corps et mon âme avait besoin, tous les apprentissages à reconquérir pour grandir et apprendre encore à prendre soin de moi.

    Prendre soin de la vie qui habite en moi. Prendre soin de la Terre en l’habitant. Comme un mouvement des marées lunaires et océanes, réciprocité des terres à l’eau, de la Terre à moi même. Et de moi à elle.

    Est ce qu’il ne fallait pas que j’apprenne encore à prendre soin de moi et des autres pour habiter justement la Terre ?

    Est ce que pour me sentir chez moi il ne me fallait pas encore apprendre à me sentir chez moi, en moi ?

    Dans ce contexte naturel, sans machines, sans technologie, sans apport extérieur, avec nos seules compétences pour nous soutenir, l’esprit de tribu pour garder l’unité, nos sens pour nous renseigner, le feu pour nous veiller, l’eau pour irriguer nos vies, la cabane pour nous couver, j’apprenais le goût de me sentir capable et je mesurais les routes innombrables, belles et chaotiques qu’avaient emprunté nos ancêtres hominidés pour déposer dans nos cellules l’art d’habiter la Terre. C’était peu mais l’essentiel était là.

    Je suis revenu de cette expérience avec l’élan fort de continuer de percer le mystère qui m’a habité lors des nuits dans la cabane. Couché dans mon lit végétal, témoin de la beauté des images des flammes illuminant la cabane, je me sentais comme dans un ventre, un utérus, et jaillissait en moi la sensation d’être à la maison, autant avec le sentiment de sécurité qu’avec la conscience aiguë de mon ignorance.

    La cabane dans les bois, sans artifices, était elle la source des mystères encore à percer pour apprendre à habiter la Terre, autant que de me laisser habiter par elle ?

    Le dernier jour, par des gestes rapides et conscients, dans le silence, nous rendîmes à la forêt toutes la matière de la cabane. Une part de notre vie ici.  C’était beau de rendre et de remercier après avoir laissé tant d’empreintes et de traces dans le paysage. Et comme dernier cadeau, des questions sont venues. 

    En habitant parmi les miens et sur la terre, quelles traces je veux laisser ? Au service de quoi ? Quels impacts auront mes manières d’habiter ?

    Dans les années qui suivirent et jusqu’à aujourd’hui, j’ai plusieurs fois habité à nouveau la cabane et ai plusieurs fois proposé à d’autres de vivre une expérience similaire.

    Je garde tant de belles émotions partagées dans la simplicité et l’épaisseur du mystère de la forêt. Et une image. Je me tiens debout en lisière de forêt et je veille sur une tribu de 4 humains qui dans la nuit de la cabane, essaie par des moyens ancestraux d’allumer le feu qui les veillera et qu’ils veilleront.

    Mon cœur et mon esprit sont dirigés vers eux. 

    Au loin, vers le sud est, au fond du vallon, j’entends un crissement, celui de la drill sur la planchette, signe que le feu n’est pas encore dans la forme qu’on lui connaît. Le crissement de cette tribu se mélange au chant de la chouette hulotte. 

    Et soudain, des hurlements de joie habitent la nuit et remontent à mes oreilles qui me font tranquillement exulter de joie. Une lueur lointaine, un point jaune chaud apparaît là bas, dans le cœur de la nuit. Le feu est là. La cabane. La tribu.

    A leur tour, dans la nuit veillée par l’ancêtre, ils remonteront des histoires qui continueront d’affiner notre humanité lointaine et profonde.

    Geoffrey Crespel : https://samedisauvagesorg.com/

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